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Hommage à Jean-Claude Vimont (1955-2015)

par Yannick Marec, professeur d’histoire contemporaine, Université de Rouen

Né à Paris le 15 janvier 1955, Jean-Claude effectue ses études universitaires à l’université de Nanterre. Bi-admissible à l’agrégation d’histoire, il est affecté, comme enseignant coopérant à Tunis de 1980 à 1982. Entre 1982 et 1992 il est en poste comme Professeur d’Histoire-géographie à ce qui était encore l’École normale d’Instituteurs de la Seine-Maritime à Mont-Saint-Aignan. Maître de conférences à l’IUFM de Haute-Normandie à partir de 1993, il y demeure jusqu’en 1998. Durant ces années il s’investit pleinement dans ses fonctions d’enseignant, comme pédagogue soucieux de mettre à disposition les résultats de la recherche universitaire tout en leur donnant une orientation pédagogique marquée. C’est dans cette perspective qu’il devait créer en 1996 la revue Trames qui proposait des articles de réflexion autour de l’histoire, de la littérature et de la sociologie liée à l’éducation.

Élu par mutation Maître de conférences d’Histoire contemporaine rattaché au département d’Histoire à partir de 1998, il y développe une activité soutenue au service de la communauté universitaire, en particulier comme directeur du Département durant plusieurs mandats entre 2003 et 2010 ou comme membre du Conseil de gestion de l’UFR des Lettres et Sciences humaines. Il assure alors une sorte de magistère moral au service duquel il met ses qualités d’écoute et d’efficacité qui peuvent s’accompagner de prises de position résolues pouvant aller jusqu’à l’abnégation, voire la prise de risque institutionnelle.

En effet Jean-Claude Vimont avait le sens de l’engagement qui s’est traduit non seulement dans son activité d’élu Snesup dans différentes instances de l’Université, mais aussi dans ses orientations de recherche et son investissement dans les fonctions d’animation de séminaires originaux, et, jusqu’au dernier moment, dans le montage de programmes de recherche, tous caractérisés par leurs liens étroits avec les questions de société.

Cela a pu concerner aussi bien l’histoire de la prison politique, le thème central de sa thèse soutenue en 1991 à l’Université de Paris VII-Denis Diderot, sous la direction de la grande historienne Michelle Perrot, que les multiples activités développées dans le cadre du programme ANR Sciencepeine dont les séances de séminaires ont été filmées et mises en ligne par le service audio-visuel de l’Université. Il participait ainsi de manière particulièrement efficace et originale au rayonnement de celle-ci, nouant le plus possible des liens avec la société civile environnante, par le biais notamment de la plateforme d’édition en ligne Criminocorpus.

Plus récemment, comme porteur du projet régional « Patrimoine carcéral normand », il s’inscrivait dans une démarche patrimoniale également originale, longtemps perçue sans doute par certains comme dérangeante, voire illégitime, avant que cette implication dans les « frontières du patrimoine » ne trouve une reconnaissance à la fois institutionnelle et sociétale. L’approche interdisciplinaire de ce projet de recherche se retrouve dans bien des séminaires et des enseignements de Jean-Claude Vimont. On pourrait citer notamment l’Unité d’enseignement et de découverte « Rock, culture et politique » qu’il a animé plusieurs années durant avec des collègues de musicologie et d’études anglophones ou encore son séminaire organisé en collaboration avec notre collègue médiéviste Élisabeth Lalou qui portait sur les « Objets souvenirs » et pour lequel il était, là aussi, un précurseur.

Si ses différentes orientations de recherche et sa sensibilité aux questions de société l’ont porté à consacrer la majeure partie de ses publications à l’histoire pénale et aux univers carcéraux, cela s’est fait avec le souci constant de renouveler les approches et de mettre à la disposition de la recherche historique les outils et les possibilités inépuisables des nouvelles technologies numériques, une démarche novatrice en prise avec les réalités de notre temps.

Outre sa thèse pionnière parue en 1993 sous le titre La prison politique en France : genèse d’un mode d’incarcération spécifique XVIIIe-XXe siècles, Jean-Claude Vimont a publié plusieurs ouvrages marquants. Je citerai uniquement parmi d’autres celui paru chez Gallimard en 2004, La prison ; à l’ombre des hauts murs. Une étude de la collection « Découverte » qui allie approche scientifique irréprochable à une iconographie de grande qualité mettant bien en valeur l’approche patrimoniale, une préoccupation déjà présente dès cette époque dans ses analyses et ses réflexions. Jean-Claude savait y associer notamment les étudiants de master, en particulier ceux du master valorisation du patrimoine. Beaucoup ont ainsi contribué à l’enrichissement du site Criminocorpus et assurés par là-même la reconnaissance du travail universitaire au-delà des limites mêmes de notre établissement de rattachement.

De ce point de vue on peut également se reporter à la multitude de ses articles publiés dans diverses revues de portée nationale ou internationale comme Sociétés et Représentations ou Histoire et politique mais aussi plus locales, en lien avec l’environnement régional comme les Mémoires de la protection sociale en Normandie. Il y avait en effet chez lui un vrai souci de travailler à différentes échelles, une manière pour lui d’approcher les diverses facettes de la société contemporaine et de ne jamais ainsi s’enfermer dans un monde unique. On pourrait y ajouter les nombreuses contributions qu’il a données à des ouvrages collectifs souvent transpériodes. Au total sur le site du GRHIS, son laboratoire de rattachement, on peut recenser plus de 80 publications papier ou en ligne, classées autour de quatre grandes rubriques : la détention politique, les internés étrangers du premier conflit mondial, les relégués de 1938 à 1970, les prisons et l’histoire de la justice en général.

Ces différentes publications traduisent une intense activité d’enseignant-chercheur, une double dénomination qui caractérisait parfaitement Jean-Claude Vimont. En liaison avec ses recherches, il accordait en effet une attention particulière à son enseignement et à ses relations avec les étudiantes et les étudiants. Durant ses cours comme en dehors il s’est constamment attaché à valoriser leur travail et leur implication dans l’établissement, par le biais notamment de l’intérêt porté aux différentes formes de tutorat qu’il a largement contribué à mettre en place, à l’encadrement de stages ou de mémoires et à la mise en ligne des travaux réalisés. L’un de ses derniers combats fut de sauvegarder ce qu’il appelait la « littérature grise » à savoir tous les mémoires de Maîtrise, puis de Master qui sont si importants pour notre patrimoine historique et universitaire.

Ayant eu précisément la chance d’en faire soutenir avec lui un grand nombre je peux témoigner de l’attention particulière qu’il portait à cette fonction d’encadrement et de soutien dans les études, y compris dans des circonstances singulières. Le dernier master concernait ainsi un étudiant autiste que nous avons pu accompagner jusqu’à l’attribution d’une mention Très Bien lors de la soutenance. Bien plus Jean-Claude a tenu à mettre en ligne ce travail en l’enrichissant notamment d’illustrations, une dizaine de jours avant son décès, comme un ultime encouragement et une preuve de confiance donnés à cet étudiant méritant.

Avec les collègues et les personnels administratifs, tout particulièrement lorsqu’il assurait des fonctions de direction, il faisait preuve de la même écoute attentive, de la même disponibilité, cherchant à régler au mieux les problèmes inéluctables d’un département aux effectifs importants. Cela pouvait certes s’accompagner parfois d’un comportement « rebelle », selon l’expression d’une de ses anciennes collaboratrices, une attitude en réalité en phase avec ses orientations d’enseignant-chercheur, son attachement à notre département, son sens de la justice et de l’équité, ainsi que sa générosité qui sous-tendaient sa manière d’être.