
Université de Rouen / GRHis, 16 mars 2025
Maison de l’Université, salle divisible Nord
La réhabilitation au cours du long Moyen Âge
La réhabilitation, au sens de jugement positif porté sur un objet donné après une période d’oubli, de mépris ou de condamnation, est devenue une pratique ordinaire de la vie culturelle, notamment dans le milieu de la critique musicale, cinématographique, littéraire ou vidéoludique1. Les historiens universitaires évitent généralement le terme, en raison de son lien trop évident avec un jugement de valeur peu scientifique, et le récusent parfois entièrement2. Ils s’en rapprochent pourtant lorsqu’ils cherchent à défendre leur période contre des idées reçues : nombreux sont les médiévistes à s’insurger contre la réputation de violence débridée du Moyen Âge et contre son association systématique et exclusive à la chasse aux sorcières. De même, démêler les écheveaux d’une légende noire, comme celle ayant frappé Néron ou les empereurs byzantins iconoclastes, fait désormais partie des attendus vis-à-vis d’un travail de chercheur. La réhabilitation, sans être l’objectif de la recherche, peut alors faire partie de ses résultats.
Les sociétés du long Moyen Âge européen ne partagent pas le même appétit pour la rupture avec les clichés sur leur passé. Une figure publique, telle qu’un prince ou un prédicateur influent, peut diviser de son vivant, mais la génération suivante décide si elle doit être classée parmi les bons ou parmi les mauvais, et cette classification survit le plus souvent au passage des siècles. La réouverture de dossiers judiciaires ayant abouti à une condamnation humiliante, quel que soit le degré et le type de justice concernés, est également rarissime. Pour autant, il serait excessif de considérer les sociétés médiévales comme absolument hostiles à la réhabilitation. Le christianisme offre d’ailleurs un fondement idéologique à une telle démarche : la condamnation judiciaire de Jésus reste à l’esprit de tous les fidèles instruits. Et de fait, les exemples d’infirmation de jugements portés dans les décennies ou les siècles antérieurs ne manquent pas : réhabilitations de citoyens exilés d’une cité ; réhabilitations de personnes condamnées pour hérésie, ou de positions religieuses temporairement occultées ; réhabilitation de périodes ou de règnes dont la mémoire avait été noircie…
Dans cette journée d’études, on aimerait confronter les processus argumentatifs et les formes documentaires prises par les réhabilitations médiévales au sens large (VIIe-XVIIIe siècle). Les formes les plus évidentes sont les réhabilitations mémorielles et réhabilitations judiciaires. Elles sont distinctes par le degré d’ambiguïté de la réhabilitation, par les gestes et les rituels qui la publicisent, ainsi que par le genre d’écrits qu’elle a engendrés et qui nous sont parvenus. Néanmoins, leur légitimation peut faire appel à des démarches communes, comme le retournement des accusations de rupture avec la tradition, en présentant la condamnation erronée comme une innovation. Ce faisant, elles apportent la même nuance à l’idée d’une culture médiévale arc-boutée sur ses traditions et insensible aux contradictions de la mémoire officielle. Cela les rend particulièrement attractives pour les historiens de l’ère contemporaine. Par-delà ces deux types de réhabilitation, la discussion est ouverte à tout autre forme de réhabilitation médiévale, et à ses effets dans l’historiographie contemporaine. Les contributions pourront ainsi concerner l’influence des réhabilitations médiévales sur l’historiographie récente, en interrogeant leur capacité à façonner le travail des médiévistes.
1 Voir par exemple Sébastien Miguel, 10 films oubliés vers une réhabilitation, Paris, Le Manuscrit, 2007. La réhabilitation d’épisodes négligés d’une franchise cinématographique ou vidéoludique est même intégrée dans le fonctionnement des industries culturelles, influençant par exemple la production de lucratifs remakes.
2 Voir la négation de toute « réhabilitation » universitaire de Néron dans Yves Perrin, « Néron rock star : la récupération néolibérale d’un mythe bimillénaire », L’Histoire, mis en ligne le 7 juillet 2017. [ en ligne ]
Programme
- 10h35–10h50 : Paul-Antoine Météier, introduction.
_____ Session 1 : Réhabiliter lors du court Moyen Âge _____
A. Figures royales controversées à l’âge capétien
- 10h50–11h15 : Laetitia Barou-Guichet (fondation Thiers),
« Saül, un roi sauvé par les Capétiens ? » - 11h15–11h40 : Constantin Frölich (Sorbonne Université/CRM),
« La réhabilitation de Robert le Pieux par Helgaud de Fleury et l’historiographie récente » - 11h40–11h50 : discussion
B. Réhabilitations judiciaires médiévales
- 11h50–12h15 : Victor Ducros (université Panthéon-Sorbonne/LaMOP),
« “A sa bonne fame et renommee”. Une réhabilitation impossible des bannis ? (Nord du royaume de France, XIIe-XVe siècle) » - 12h15–12h25 : discussion
✲ Pause déjeuner ✲
_____ Session 2 : Réhabiliter lors du long Moyen Âge _____
A. Figures royales controversées à l’âge moderne
- 13h45–14h10 : Justine Cudorge (université polytechnique Hauts-de-France/LaMOP),
« Les deux faces d’une même pièce ? L’évolution des figures de Frédégonde et Brunehaut comme femmes de pouvoir légitimes » - 14h10–14h35 : Jean-Marie Moeglin (Sorbonne Université/École Pratique des Hautes Études),
« Louis XI entre damnatio memoriae et réhabilitation (XVe-XVIIIe siècle) » - 14h35–14h45 : discussion
✲ Pause ✲
- 15h–15h25 : Paul-Antoine Météier (université de Rouen/GRHis),
« La réhabilitation avortée de Vratislav, roi de Bohême (XIVe-XIXe siècle) »
B. Réhabiliter une période ?
- 15h25–15h50 : Anne-Marie Cheny (université de Rouen/GRHis),
« Réhabiliter l’Empire romain d’Orient : un miracle du XIXe siècle ou une continuation des travaux érudits des XVIe et XVIIe siècles ? » - 15h50–16h : discussion
- 16h–16h15 : Giuliano Milani, conclusion
