Groupe de Recherche en Histoire
de l’Université de Rouen Normandie

Projet Mécènes : réflexion(s) autour du mécénat musical à Genève et dans l’espace francophone

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Projet Mécènes : réflexion(s) autour du mécénat musical à Genève et dans l’espace francophone

Présentation

Le projet de recherche Mécènes avait pour objet de définir les caractères originaux du mécénat musical à Genève, à la fois grâce à l’organisation d’un atelier de travail avec des chercheurs spécialistes de la question, mais aussi grâce à la collecte et à l’archivage de témoignages oraux. Le mécénat musical reste un objet peu développé dans la plupart des études consacrées à la place de la musique dans la société parues au cours des cinq dernières années.

Afin de pallier l’absence de travaux de synthèse sur l’histoire contemporaine du mécénat musical aux XXe et XXIe siècles, l’approche retenue a été de constituer un corpus de sources inédites à partir d’une collecte de témoignages menée grâce à des entretiens semi-directifs et contradictoires, le support radiophonique permettant de fixer la parole des témoins avec leur consentement, sans brider leur discours, grâce à la spontanéité de l’interaction.

Finalement, ce projet de recherche a pris un tournant méthodologique non anticipé au départ, mais préparé tout au long d’une collaboration académique et radiophonique avec David Christoffel. Auteur d’un article important sur l’usage de la radio comme outil de réflexion, par-delà la technique journalistique, David Christoffel a accepté de coanimer et d’enregistrer la campagne d’entretiens envisagée dans le cadre de ce projet de recherche.

La série d’entretiens ont été publiés dans cinq épisodes de podcast, ce qui a permis de construire une réflexion sur les
formes du mécénat musical, dans laquelle nous avons contextualisé et affiné la définition du mécénat, avant d’en étudier les différentes formes dans l’espace et dans le temps. Elle a mis à jour des mécanismes relationnels invisibles dans d’autres corpus de sources, révélé les enjeux éthiques du mécénat et établi sa présence systémique dans l’économie de la culture. La tension structurante du mécénat musical, entre désintéressement affiché et logiques de pouvoir/contrôle implicites, entre initiative privée et régulation publique, est un angle d’attaque pertinent et opérant, qui pourra faire l’objet d’enquêtes documentées par la suite.

Podcasts

Épisode 1 – Définir le mécénat musical : entre histoire, économie et lexique

La problématique de cet épisode visait à définir le mécénat musical aujourd’hui, en le distinguant du sponsoring et de la philanthropie, tout en tenant compte de leurs ancrages historiques et culturels. Nous avons insisté sur l’histoire du mécénat (de l’évergétisme antique aux mécènes contemporains) et sur son rôle croissant dans le financement des institutions musicales. Nous avons montré que les catégories évoquées (mécénat, philanthropie, sponsoring) ne sont pas étanches, mais qu’elles relèvent plutôt d’un continuum de pratiques. L’épisode introduit aussi une dimension comparative entre les modèles européens, fortement articulés à l’État, et américains, où le mécénat peut se parfois se substituer à la puissance publique.

Épisode 2 – Cultures du mécénat : comparaisons internationales

Dans cet épisode, nous avons interrogé les différences entre les formes du mécénat, selon les contextes nationaux et culturels (Suisse, France, Belgique, États-Unis). Les conclusions opposent un modèle américain interventionniste, fondé sur la puissance d’acteurs privés capables d’infléchir les institutions, et un modèle européen plus étatisé, où le mécénat est complémentaire à la puissance publique. Les pratiques sociales du mécénat (déjeuners, galas, cocktails) révèlent de cultures institutionnelles différenciées et nous avons pu mesurer aussi le rôle des trajectoires individuelles, central dans la formation de modèles hybrides. Cet épisode met en avant les enjeux d’une histoire administrative et sociale du mécénat qui doit prendre appui sur la sociologie des donateurs, la personnalité des dirigeants, et l’identité des institutions.

Épisode 3 – Les contreparties : économie morale et capital symbolique

Quelles formes de contreparties structurent la relation entre mécènes et institutions musicales, et que révèlent-elles de la nature du mécénat ? Telle était la question de recherche au cœur de cet épisode, point de pivot de la démonstration, articulé autour du don/contre-don. Il a été établi que les contreparties ne sont pas principalement fiscales et qu’elles relèvent d’abord et avant tout d’un capital symbolique : accès privilégié aux artistes ; participation à des événements exclusifs ; immersion dans les coulisses. Cet épisode met en lumière une « économie morale du mécénat » où la relation interpersonnelle est centrale. Il apparaît aussi que frontière entre mécénat et philanthropie est poreuse, à la mesure de la relation, lorsqu’elle devient plus durable et plus réciproque. Nous avons pris appui sur des exemples historiques (Haendel, en particulier), qui montrent la permanence des logiques de financement artistique.

Épisode 4 – La « ligne jaune » : éthique, régulation et légitimité

Dans cet épisode, la question des limites éthiques, déontologiques et politiques est posée. Autrement dit, quels sont les dispositifs qui encadrent le mécénat musical, notamment face à la question de l’origine des fonds et de la préservation de l’intérêt général ? La notion de « ligne jaune », entendue comme autant de limites morales du mécénat a été introduite et a révélé une communauté de pratiques : refus de certains financements (armes, tabac, capitaux controversés), vigilance des institutions quant à la compatibilité des dons avec l’intérêt public. Les entretiens ont permis de démontrer que la limite est moins juridique que morale et institutionnelle. Le mécénat est également encadré indirectement par la notion d’utilité publique, l’intervention des collectivités, et les attentes sociales des usagers. Du reste, cet épisode a mis en avant l’interdépendance croissante entre financements publics et privés.

Épisode 5 – Le mécène : régulateur ou dérégulateur ?

Nous sommes partis d’un postulat selon lequel le mécénat contribuerait à stabiliser et/ou à transformer (voire déséquilibrer) l’économie de la culture. Cette controverse, qui repose sur une opinion plutôt que sur un savoir établi, permettait de synthétiser l’ensemble de la série d’entretiens autour d’une question centrale : le mécénat structure-t-il ou déstabilise-t-il le secteur culturel en général, et musical en particulier ? L’épisode a permis d’introduire et de réfléchir à la notion de mécénat de compétences, qui élargit la définition du mécénat au-delà du seul financement monétaire. Et nous avons pu mettre en évidence le rôle désormais indispensable du mécénat dans l’économie de la musique, le déplacement progressif du pouvoir d’action vers les acteurs privés, la nécessité d’un équilibre entre mécènes, artistes et institutions. Il apparaît qu’aujourd’hui encore, et c’est une constante du modèle historique étudié, la puissance publique est un régulateur essentiel. Mais si sa quote-part financière dans un projet artistique diminue, cela accroît mécaniquement l’influence des mécènes. Du reste, la conclusion de cette série d’entretiens rejette toute vision manichéenne : le mécénat est à la fois facteur d’innovation et source potentielle de tension.