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Almanach du Père Gérard

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INTRODUCTION

Vous connaissez tous le PÈRE GÉRARD, ce vieillard vénérable, ce paysan bas-Breton, député à l’Assemblée nationale en 1789.

PE AN ANTRE.

C‘hui a anavez oll an Tad Gerard, an
den coz venerabl-se, ur Paysant a Vreiz,
deputet d’ar Stadou-bras, er bloas 1789.

               Clevet hoc’h eus oll parlant eus an tad Gerad, an den coz venerabl-mâ, ar païsant mâ eus a Vreis, Deputet en Assamble Na-       tional , er bloas mil seis cant nao ha pevar uguent.


 

Michel Biard et Gwennole Le Menn, L’Almanach du
Père Gérard
(édition bilingue, français-breton), Saint-Brieuc, Skol, 2003.

Le 3 septembre 1791, l’Assemblée constituante, issue des États généraux, proclame la Constitution, la première de notre histoire nationale. Cette Constitution dite de 1791, acceptée par le roi le 13 septembre, naît dans un contexte particulièrement tendu depuis le début de l’été. Le 21 juin, la tentative de fuite du roi, avortée à Varennes, a en effet déclenché un véritable séisme politique et lancé une campagne en faveur de la république, menée essentiellement par le Club des Cordeliers. L’Assemblée, soucieuse de ne pas anéantir la Constitution qu’elle était en train d’achever, a choisi d’innocenter Louis XVI et l’a rétabli dans la plénitude de ses pouvoirs. De ce fait, réclamer son éviction était se mettre dans l’illégalité, ce qui amena la fusillade du Champ de Mars le 17 juillet 1791. Dans la fameuse pétition cordelière qui occasionna le rassemblement du 17 juillet, sur lequel La Fayette fit ouvrir le feu, il était demandé à l’Assemblée de reconnaître « que ce roi a abdiqué ; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps constituant pour procéder d’une manière vraiment nationale au jugement du coupable, et surtout au remplacement et à l’organisation d’un nouveau pouvoir exécutif ». Si le mot « république » n’était pas prononcé, la pensée n’en était pas moins claire, d’autant que la campagne conduite par les Cordeliers depuis plusieurs semaines avait donné de très nombreuses occasions d’utiliser ouvertement ce mot, notamment dans des titres de journaux et pamphlets. En revanche, les membres de la « Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins » (d’où le nom de « Jacobins » qui leur fut d’abord donné par leurs adversaires, puis repris par eux-mêmes), étaient en désaccord profond avec les Cordeliers sur ce choix politique. Ils avaient pour leur part proposé une autre pétition, le 16 juillet, dans laquelle le remède à apporter à la trahison ouverte du roi était « de pourvoir à son remplacement par tous les moyens constitutionnels ». Aux yeux des Cordeliers, cela pouvait notamment impliquer une régence du duc d’Orléans, ce qui était inacceptable. Pour les Jacobins, le principal souci était de défendre la Constitution presque achevée qui, en dépit de ses défauts, donnait au royaume un « Nouveau Régime » en totale rupture avec celui d’avant 1789 de fait promu au statut d’« ancien ». La répression qui suivit la fusillade du Champ de Mars, ce que certains historiens ont désigné sous le nom de « terreur tricolore », mit tout le monde sinon d’accord, à tout le moins dans l’impossibilité d’agir. Le 14 septembre 1791, l’Assemblée constituante, sur le point de se séparer pour laisser place à une nouvelle Assemblée (dite « législative », car elle aurait pour tâche de faire les lois, et non plus de rédiger une constitution), permit à nouveau l’expression du débat politique en votant une amnistie. Les poursuites engagées en juillet tombant sous le coup de cette amnistie, chacun pouvait recommencer à défendre ses idées, que celles-ci soient favorables ou hostiles à la Constitution.

C’est dans ce contexte que la Société des Amis de la Constitution relance ses activités pour diffuser ses idées et conquérir l’opinion publique, d’autant que désormais toute existence politique est en principe déniée aux clubs et sociétés populaires qui n’ont plus le droit de faire des députations et surtout plus le droit de rédiger des pétitions en nom collectif. Outre le recours aux circulaires envoyées aux sociétés jacobines affiliées des départements, la Société entend utiliser tous les moyens de communication, de « publicité » (au sens alors donné au mot), notamment les imprimés de toutes sortes. C’est pourquoi, le 19 septembre 1791, elle propose d’ouvrir un concours pour désigner le meilleur ouvrage qui mettrait en valeur les principes de la Constitution. Deux supports possibles sont alors évoqués, soit une pièce de théâtre, soit un almanach. Parmi ceux qui interviennent en faveur de la seconde solution, se trouve Jean-Marie Collot d’Herbois [1]. Adhérent de la première heure [2], il a fait partie à plusieurs reprises du bureau de la Société (en mars et avril 1791) et jouit d’une double réputation, d’une part, celle d’un auteur patriote qui a donné plusieurs pièces au goût du jour sur les scènes théâtrales parisiennes, d’autre part, celle d’un militant jacobin engagé corps et âme dans la défense des soldats « opprimés » par leurs officiers. L’homme de théâtre qu’il est plaide pourtant en faveur de l’almanach, dans la mesure où, dans un pays qui compte environ 85% de sa population dans les campagnes, ce support est à même de toucher un nombre de Français infiniment plus grand que ne pourrait le faire une œuvre théâtrale [3]. Le lendemain, 20 septembre, la Société se rallie à la solution de l’almanach. Un jury de six membres, tous jacobins, est formé : Clavière, Condorcet, Dussaulx, Grégoire, Lanthenas et Polverel. La plupart sont politiquement proches de Brissot, qui domine à cette date la Société, et quatre d’entre eux se retrouvent peu de temps après (en décembre) aux côtés de Collot d’Herbois dans le groupe qui rédige la Chronique du mois, journal lancé par Brissot. Cela ne signifie pour autant pas que Collot d’Herbois était d’avance favorisé par le jury, pas davantage qu’il soit alors lui-même proche des « Brissotins » [4].

Le jury a examiné au total quarante-deux ouvrages, dont les auteurs ont donc eu à peine un mois pour travailler. Il rend son verdict, par la voix de Dussaulx, le 23 octobre 1791. Déclaré vainqueur avec son Almanach du Père Gérard, Collot d’Herbois reçoit l’accolade fraternelle de Fauchet, président de la Société [5], puis lit son œuvre devant les membres présents. C’est là le premier auditoire pour Michel Gérard, qui a donné son nom à l’almanach. Ancien député aux États généraux et donc devenu membre de l’Assemblée constituante, le « Père Gérard » est saisi par Collot d’Herbois au moment où il rentre dans son village d’Ille-et-Vilaine, à l’automne 1791, après l’adoption de la Constitution et la séparation de l’Assemblée. En douze entretiens successifs, Michel Gérard dialogue avec les habitants de son village et leur explique les bienfaits de la Constitution de 1791. Là où les catéchismes traditionnels faisaient alterner questions et réponses, Collot d’Herbois choisit donc la forme d’un véritable dialogue, dans lequel Michel Gérard et les « paysans » débattent librement, en « frères et amis ». Cette forme renvoie bien sûr aux débats « fraternels » qui ont alors lieu dans les sociétés populaires, mais les échanges entre un sage vieillard et ses auditeurs peuvent également faire référence à certains ouvrages littéraires en vogue (dont l’Émile, de Rousseau, avec sa « profession de foi du vicaire savoyard »), ainsi peut-être qu’aux anciennes célébrations clandestines du culte protestant qui avaient lieu dans la nature (comme on le verra, les entretiens se déroulent pour l’essentiel devant la maison du Père Gérard, dans son jardin).

L’enthousiasme est à son comble lorsque le lauréat annonce qu’il emploiera son prix (25 louis), d’une part, pour créer une caisse  de bienfaisance de la Société, d’autre part, en faveur des soldats suisses de Châteauvieux [6]. Son triomphe est complété le 18 décembre 1791, lorsque l’Assemblée législative l’autorise à lui apporter son almanach en hommage. Le discours qu’il prononce pour l’occasion reçoit l’honneur d’être inséré au procès-verbal de séance et son petit livre est renvoyé au Comité de l’Instruction publique [7].

En novembre 1791, les trois premières éditions parisiennes sont sorties des presses dans des délais très rapprochés [8], et plusieurs imprimeurs-libraires de la capitale assurent des rééditions successives en 1792 [9], en différents formats, sous la forme originelle ou bien en insérant l’almanach dans un ouvrage patriotique (par exemple à la suite d’un Manuel des Amis de la Constitution, ou bien d’Étrennes pour les citoyens-soldats). Ce sont au total huit éditions successives qui paraissent de novembre 1791 aux premiers mois de 1792, cependant que le succès est relayé par des éditeurs en province, d’abord en langue française, mais aussi en allemand (notamment à Strasbourg), en flamand (à Dunkerque), en provençal (à Carpentras) et en breton (les deux éditions présentées ici). Enfin, le texte est également diffusé à l’étranger, en anglais (Londres) et en allemand (Leipzig). Le succès se mesure aussi grâce à divers indices qui montrent que les sociétés jacobines des départements, mais aussi les autorités constituées locales, se sont efforcées d’assurer une large diffusion de l’almanach. Ainsi, les administrateurs du district de Beauvais, dans l’Oise, décident-ils d’acquérir quatre-vingt-quinze exemplaires de l’ouvrage pour les envoyer à chacune des municipalités que compte le territoire du district [10]. Si rien ne prouve que le Thermomètre du jour ait raison d’affirmer que « plus de douze mille exemplaires de cet almanach ont été débités le premier jour qu’il a été rendu public » [11], tout porte néanmoins à croire que le réseau jacobin a fonctionné parfaitement pour donner la plus large publicité à l’Almanach du Père Gérard, ce qui était d’ailleurs le but annoncé lors de la création du concours.

Le succès de ce petit livre se mesure aussi grâce à l’ampleur des imitations et des réfutations qu’il a suscitées. Dès le 31 octobre 1791, un auteur nommé Raffard-Brienne s’empare du thème pour donner au Théâtre de Molière, à Paris, une pièce intitulée Le Retour du Père Gérard à sa ferme (parfois appelée Le Père Gérard de retour à sa ferme), comédie qui connaît une certaine réussite puisqu’elle obtient vingt-six représentations en 1791, soit en deux mois, et encore trente représentations au cours de l’année 1792 [12]. Pour sa part, un « jeu national » se nomme, en 1792, Les délassemens du père Gérard, ou la poule de Henri IV, mise au pot en 1792 [13]. Enfin, le député breton Michel Gérard se voit attribuer une docile épouse qui, sous le nom de « Mère Gérard », le laisse expliquer les droits de… l’homme [14], tout en donnant ses « soins aux filles » :

 

« Du depuis que d’l’Assemblée

Not’homme est venu de r’tour

Les jeunes gens de not’contrée

S’rendront cheux nous chaque jour :

Tandis que Gérard explique

Les décrets à nos garçons,

Mes soins aux filles j’applique,

J’les instruis par des chansons. »

 

Cette « Mère Gérard » est à son tour imitée, notamment dans Les Veillées de la bonne Mère Gérard, ouvrage qui, par une inversion des choses,  est annoncé comme « traduit du bas-breton » [15] ; mais aussi par Les Entretiens de la Mère Gérard, signés « J. A. R., Royaliste » et qui pourfendent la Société des Amis de la Constitution [16]. L’auteur a organisé ses Entretiens, au nombre de douze (comme dans l’ouvrage de Collot d’Herbois), de manière à réfuter point par point le discours du Père Gérard, en suivant très fidèlement le plan choisi par Collot d’Herbois. Ainsi, dans le premier entretien, là où Michel Gérard propose l’exemple d’un solide paysan, Nicolas, pour évoquer la Constitution, sa prétendue épouse amène sur le devant de la scène « Catherine tordue » qui est « bancale, bossue […], crache le sang, danse comme une cuve […] ». Dans l’entretien suivant, la Mère Gérard explique que la Nation, autrefois c’étaient les citoyens, aujourd’hui ce sont les Jacobins ! Et ceux-ci sont représentés par le maire du village, par ailleurs président de la société populaire locale, qui répond au doux nom de « Brûletout », ce qui permet à la Mère Gérard d’enchaîner par une grande dénonciation à propos des « meurtres » commis par les Noirs dans les colonies. On peut aussi citer le sixième entretien, consacré à la religion, dans lequel tous les prêtres jureurs sont des libertins, des débauchés et des ignorants ; ou bien encore le neuvième entretien où sont mentionnés « les droits et devoirs de chaque jacobin » !

Cette verve « royaliste », qui stigmatise l’ouvrage de Collot d’Herbois, non sans lui faire ainsi une publicité bien involontaire, se retrouve également dans l’un des plus fameux journaux opposés à la Révolution dès ses débuts, Les Actes des apôtres, dont le n°XIV [17] porte en épigraphe : « Le bon sens des Bretons [18] quelquefois m’épouvante ». L’auteur, anonyme, invente un « dialogue politique » [19] qui rassemble « le bonhomme Gérard, député de Rennes, d’abord enragé, devenu modéré depuis qu’il a pris perruque », « M. Corentin Floch de Quanquizerne, député d’Hennebon, élève de M. Laville Leroux, démocrate », enfin « le capitaine La Roche, ancien valet de chambre du Roi, gouverneur général de la Ménagerie, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, aristocrate ». Le dialogue commence, comme il se doit, autour d’un verre offert par le « démocrate » au Père Gérard qui s’empresse d’accepter :

 

« Tope, pays. Aussi ben j’ons besoin de me déboutoner un brin. J’ons du chagrin : g’nia je n’sais quoi qui m’trotte dans la cervelle : une bouteille de leux cidre d’Isigny, maugré qu’il ne vaut pas celui de Pacé, fera p’t’ête coulé ça ; mais où c’que j’alons nous camper ? g’nia un monde de chien ici. »

 

La place trouvée est naturellement celle qui fait des deux hommes les voisins du chevalier de La Roche, condition nécessaire à l’amorce du dialogue à trois. Le Père Gérard multiplie alors les interventions qui tendent à prouver qu’il est fort las de la Révolution. Mentionnons-en quelques-unes :

 

À propos de la Nuit du 4 août 1789 : « C’étoit, s’il m’en souvient bien, dans ce mois d’août ou dans le mois de septembre, quand nous fîmes tout c’margouillis dans la nuit qu’on n’y voyoit goute, qu’on n’parloit que d’lanternes, de cous coupés, de châteaux brûlés, ça m’faisoit mal au cœur ; est-ce qu’ils n’ont pas voulu me mettre dedans donc aussi moi, mais palsangué, bernique. »

À propos des journées d’octobre 1789, après que Le Floch ait parlé d’« orgie des gardes du corps » pour évoquer le banquet où, à Versailles, les gardes du corps foulèrent au pied la cocarde tricolore : « L’orgie, pays, est-ce que vous v’rappelez encore ce mot de leux M. Petion ? T’nez m’est avis que c’n’étoit qu’une ribotte, & qui gni avoit pas de quoi fesser un lièvre. »

À propos du droit de veto et du débat sur la nécessité ou le refus d’une seconde chambre législative : « Vous v’nez encore m’embrelificoter avec vot’veto, avec du latin où j’nentendons goutte. T’nez, voisin, réfléchissez donc que quand i voudroient faire queuques gueuseries de décrets, i n’auroient qu’à s’entendre deux cents enragés quand i gnia qu’eux à la salle, ou que j’sommes allez dîner, & puis le porter tout d’suite au roi ; & puis, s’il n’accepte pas, manigancer encore, & lui faire faire une p’tite promenade de quatre lieues. Non, il faut que partout il gni ait des contrôleux. Un aut’chambre n’arrêtera pas ce qui s’ra ben fait, elle n’arrêtera que le chicotin ; & puis, sans aller par trente-six chemins, m’est avis que les loix doivent se fricasser comme notre omelette. »

 

Autant de discours qui bien sûr réjouissent le chevalier La Roche et ne manquent pas de consterner Le Floch, pourtant vite convaincu à son tour par Michel Gérard qui vient ainsi de leur « fricasser une constitution en trois temps, comme si un aristocrate [lui] avoit fait la leçon »…

Fort heureusement pour Collot d’Herbois, l’immense majorité de la presse n’emboîte pas le pas aux Actes des apôtres, et, au contraire, bon nombre de journaux le félicitent ouvertement pour son almanach. L’Auditeur national y voit « […] un excellent ouvrage plus particulièrement approprié à l’instruction des habitants des campagnes […] » [20] ; la Chronique de Paris retient « une extrême pureté de principes, le cadre le plus heureux, la forme dramatique, une certaine naïveté de pensées et de style, un tour neuf, original, une exécution brillante et facile […] » [21] ; enfin, La Feuille villageoise n’hésite pas à le comparer au célèbre Almanach du bonhomme Richard que Benjamin Franklin commença à publier en 1732 et qui fut traduit en français en 1778 (sous le titre La Science du bonhomme Richard) : « C’est par des almanachs que Franklin réforma, transforma, pour ainsi dire, les mœurs des Américains […] Il fallait que la Révolution se fit jusque dans les almanachs […] La réforme des almanachs villageois et populaires sera un grand service rendu à la patrie. Voilà qu’elle commence sous les auspices de la Société des Amis de la Constitution, résidente à Paris […] Tous les villages de France doivent lire et connaître l’Almanach du Père Gérard. Il est impossible d’avoir une idée plus heureuse, il serait difficile de l’exécuter avec plus de talents » [22]. Une quatrième feuille atteste cette utilité de l’almanach jacobin et pour cela rapporte un « Miracle opéré par la vertu de l’Almanach du Père Gérard » dans une petite commune du Puy-de-Dôme, où un juge de paix, marchant dans les traces de Michel Gérard, est parvenu à convaincre les paysans par « la seule force de la raison » :

 

« [Le juge de paix, alerté par le curé assermenté sur l’éventualité de troubles lors de la messe,] se présente dans le village, armé de son seul civisme et de l’almanach du père Gérard ; il fait demander au curé et aux officiers municipaux, la permission de parler au peuple à l’heure de l’office divin, ayant quelque chose à lui communiquer, comme fonctionnaire public. Le dimanche, au moment du pain bénit, il se lève et se met à lire l’almanach du père Gérard. À peine était-il à la fin du second entretien, qu’un aristocrate, qui s’était introduit dans l’église, accompagné de quelques braves, s’écrie, nous sommes venus ici pour entendre la messe et non des discours étrangers. Ce n’est pas pour vous que je suis ici, leur répond le juge de paix, mais pour le pauvre peuple que vous trompez. Plusieurs paysans applaudissent et engagent le juge de paix à continuer sa lecture dans la chaire. Le bruit recommence de la part de l’aristocrate et de quelques femmes, mais cette fois les paysans forcent les mécontents à sortir de l’église, et se portent en foule sur leurs pas pour les corriger. Alors le juge de paix devient leur défenseur, il remontre aux paysans l’illégalité de leur conduite et les ramène à des sentiments plus doux. Enfin, après avoir tout pacifié au gré des deux partis, il laisse le village édifié de son civisme, et converti sur le compte du curé constitutionnel […] » [23]

 

Si l’on peut raisonnablement douter de la véracité d’un tel récit, d’ailleurs qualifié de « miracle », il est en revanche indéniable que le petit livre de Collot d’Herbois n’a laissé personne indifférent et lui a assuré une renommée nationale. Devenu pour les contre-révolutionnaires « Collot-Almanach », « l’étoile polaire de la horde enragée » ou encore « l’astrologue de la Jacobinière » [24], il acquiert une autorité grandissante au sein de la Société des Amis de la Constitution et ce n’est certes pas un hasard si les électeurs parisiens plébiscitent son nom lors des élections à la Convention nationale en septembre 1792. Le 4 septembre, il est élu à l’unanimité président d l’assemblée électorale de Paris (Robespierre étant vice-président) ; le lendemain, il est le troisième représentant du peuple élu à Paris, juste après Maximilien Robespierre et Danton [25]. Par ailleurs, l’homme de théâtre profite aussi de la publicité qui lui est offerte par le triomphe de l’Almanach du Père Gérard. En effet, le 15 novembre 1791, au moment même où ce petit ouvrage sort des presses, les directeurs du Théâtre de la rue Feydeau, ci-devant Théâtre de Monsieur (mieux vaut à présent éviter la référence à Monsieur, frère du roi, émigré depuis juin…), passent avec Collot d’Herbois un « traité » [26], par lequel ce dernier promet d’honorer une commande de cinq œuvres. L’engagement porte sur deux comédies et trois opéras, chacun de ces ouvrages devant être représenté vingt fois dans les deux années qui s’écouleront à partir de Pâques 1792 au plus tard [27], c’est-à-dire pour les saisons 1792-1793 et 1793-1794. Il est évident que les directeurs du Théâtre de la rue Feydeau, avec qui Collot d’Herbois collaborait depuis l’été 1790, n’entendaient pas lâcher une plume devenue précieuse. Pour autant, l’Almanach du Père Gérard n’en a pas moins donné à Collot d’Herbois une activité désormais avant tout politique, et seule l’une des cinq œuvres prévues a vu le jour au début de 1792. Les douze entretiens du brave Père Gérard contribuent ainsi à bouleverser le destin d’un Collot d’Herbois assumant pleinement son rôle de protagoniste de la Révolution.

Et c’est là que le destin ultérieur de l’Almanach du Père Gérard et l’historiographie viennent clore l’aventure. La Feuille du jour, journal hostile aux Jacobins, avait déjà, en décembre 1791, proposé une analyse pleine de bon sens : « Plusieurs journaux, amis du bien et de l’ordre, ont dit avec justice que l’almanach du père Gérard contenait des choses infiniment louables, qu’il y régnait des principes de paix et de respect des propriétés […] mais il faut toujours se défier d’un ouvrage écrit, approuvé, prôné par les Jacobins » [28]. La majorité des historiens ont suivi ce type de raisonnement, mais dans sa première partie uniquement : Collot d’Herbois aurait rédigé un ouvrage « royaliste » et ne serait qu’une sinistre « girouette politique » qui aurait vite oublié la bénédiction donnée à la monarchie constitutionnelle pour devenir un républicain « enragé » et un « terroriste » notoire. Or, loin d’être une simple défense et illustration de la Constitution de 1791, l’Almanach du Père Gérard est, nous allons le voir, un écrit qui demande à être analysé avec le plus grand soin, dans la mesure où il est le reflet de la pensée jacobine en cet automne 1791. Les douze entretiens, au cours desquels les paysans poussent régulièrement Michel Gérard à critiquer différents aspects du texte constitutionnel, sont tout à la fois modérés et audacieux. Ils illustrent les positions politiques d’une Société des Amis de la Constitution, désireuse de préserver les institutions nouvelles, mais plus que méfiante vis-à-vis du roi, des rouages du pouvoir exécutif, enfin de la politique alors menée par l’Assemblée législative. La question sans cesse posée est dès lors sous-jacente : comment « terminer la Révolution » ? Pour les Jacobins, le doute n’existe guère : si la Constitution de 1791 a le mérite d’avoir enfin donné une légalité à une Révolution qui n’avait jusqu’alors qu’une légitimité, il ne saurait être question d’en rester là et l’avenir appartient à ceux qui achèveront la Révolution sur d’autres fondations, sans pour autant qu’il faille nécessairement un république. Les « principes de paix » du Père Gérard pouvaient ainsi être aisément repris et appliqués pour d’autres périodes, fût-ce au prix de quelques modifications. Des versions républicaines voient donc le jour en 1793 [29], mais le texte original de Collot d’Herbois est également réédité en 1830 et 1831 au moment où la monarchie constitutionnelle renaît en France.

Après ce sera l’oubli, relatif pour le texte [30], mais presque total pour cette « espèce d’auteur, nommé Collot, membre de la horde des soi-disants amis de la constitution, séante aux Jacobins à Paris, lequel […] conserve inconstitutionnellement le sur-nom d’Herbois » [31]. Dans le “meilleur” des cas, Collot d’Herbois est alors mentionné comme une sorte de « phénomène » monstrueux, tout à la fois auteur d’un almanach jugé « modéré » et principal coupable de la terrible répression qui s’abat sur Lyon en 1793 : « Si l’on étudie de près le travail de Collot d’Herbois, on y remarque une modération surprenante,  quand on songe à quelles folies furieuses va se livrer un peu plus tard le même homme » [32]. Ni l’homme, ni son œuvre ne méritaient ce mépris et cet oubli, comme le prouve ce “catéchisme” d’un genre nouveau qu’il convient à présent de lire, certes « de près », mais surtout avec un œil critique.

 

Michel BIARD



[1] Sur ce personnage, je me permets de renvoyer à la version publiée de ma thèse : Michel BIARD, Collot d’Herbois. Légendes noires et Révolution, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1995.

[2] Son nom fait partie de la toute première liste imprimée des membres de la Société des Amis de la Constitution, qui compte en décembre 1790, à Paris, déjà plus de onze cents adhérents.

[3] Un journal note ainsi, à l’occasion de la parution de l’Almanach du Père Gérard : « Tout homme, pour la conduite de ses affaires, a besoin tous les ans d’un nouveau calendrier. Jusqu’à présent, le pauvre qui savait lire, n’achetait que deux espèces de livres ; des heures pour sa vie, et un almanach pour son année. Mais il était bien aise de trouver jointe au catalogue des fêtes et des saints, quelque instruction utile, ou quelque nouveauté amusante » (La Feuille villageoise, n° du 15 décembre 1791).

[4] La rupture fondamentale entre ceux-ci et les amis de Robespierre, sur la question de l’entrée en guerre de la France, a lieu un peu plus tard, pour l’essentiel dans l’hiver 1791-1792. Il est évident que Collot d’Herbois s’est vite rapproché de Robespierre sur cette question et ne saurait être considéré comme un « Brissotin » renégat.  Il n’écrit d’ailleurs aucun article pour la Chronique du mois et, de façon significative, disparaît du groupe des rédacteurs au printemps 1792.

[5] La présidence de la Société et la participation des « secrétaires » au bureau font l’objet, à l’imitation de ce qui se fait alors dans l’Assemblée constituante, d’un renouvellement fréquent. Ainsi, un président des Jacobins, pas davantage que le président de l’Assemblée, n’est un personnage élu pour une longue durée. Son rôle, dans les deux cas, consiste avant tout à diriger les débats.

[6] Ces soldats du régiment suisse dit de Châteauvieux se sont rebellés dans l’été 1790 et quarante et un d’entre eux sont depuis emprisonnés au bagne de Brest (cf. mon ouvrage, cité ci-dessus, p.91-92 et 97-98). Les Jacobins ont fait de leur cas une cause nationale et Collot d’Herbois est devenu leur « défenseur officieux » attitré. Le Moniteur, dans son numéro du 20 novembre 1791, précise que les 25 louis ont été partagés en deux parts égales entre la caisse de bienfaisance et les Suisses de Châteauvieux, et ajoute : « L’auteur de l’Almanach a aussi consacré tous les bénéfices de l’édition de son ouvrage aux mêmes destinations […] ».

[7] Celui-ci ne semble pas s’être empressé d’assurer la diffusion de l’almanach, si l’on en croit une intervention du député jacobin Merlin de Thionville, en avril 1792 : « C’est par les moyens de persuasion qu’on éclairera et calmera le peuple. Je m’étonne que le Comité d’instruction n’ait point proposé l’impression et l’envoi dans les départements de l’excellent ouvrage de M. Collot d’Herbois, intitulé Almanach du Père Gérard » (Journal de la seconde législature, de politique et de littérature. Faisant suite au Journal du soir, n° du 13 avril 1792).

[8] Ces éditions portent la mention de 1792, ce qui occasionne parfois des erreurs chez certains historiens qui datent l’almanach de 1792 (l’édition de Londres, chez Ridgway, porte en revanche la date de 1791). En effet, s’il s’agit bien d’un almanach pour 1792, les premières éditions sont néanmoins sorties à la fin de 1791 (le Moniteur annonce le 20 novembre qu’elles sortent des presses « du 15 au 20 novembre »). Plusieurs éditions sont également datées de l’an III ou de l’an IV « de la liberté ». Il s’agit là des problèmes de calendrier ouverts par 1789. En effet, dès les débuts de la Révolution, l’année 1789 a été considérée comme l’« an I de la liberté », ce qui posait la question de savoir si cet « an I » devait débuter au 1er janvier 1789 ou avec le 14 juillet. Si l’on retient la première solution, les premiers mois de 1792 se situent donc en l’« an IV de la liberté » ; en revanche, dans le second cas, il s’agit encore de l’« an III de la liberté » (jusqu’en juillet 1792). Passons sur le fait qu’avec la chute de la monarchie, le 10 août 1792, on parle désormais de l’« an I de la République et de l’égalité »… certains journaux indiquant alors trois dates : an I de la République et de l’égalité, an IV de la liberté, 1792 vieux style. Ces questions de calendrier furent tranchées avec l’adoption du calendrier révolutionnaire à l’automne 1793. Quoi qu’il en soit, les premières éditions de 1791 sont de formats différents et sont accompagnées ou non de gravures. Le prix n’en est bien sûr pas identique, ainsi les deux premières éditions valent l’une 6 sols, la seconde 12 sols (avec des gravures et un papier de meilleure qualité).

[9] Le Moniteur annonce dès le 20 novembre 1791 : « Déjà plusieurs libraires se préparent à réimprimer ce petit ouvrage ».

[10] Chronique de Paris, n° du 31 décembre 1791.

[11] N° du 7 décembre 1791.

[12] Cf. André TISSIER, Les spectacles à Paris pendant la Révolution. Répertoire analytique, chronologique et bibliographique, Genève, Droz, 1992, tome I, p.243. C’est évidemment Raffard-Brienne qui a “emprunté” l’idée à Collot d’Herbois, et non l’inverse comme le suggère de manière implicite Edna H. Lemay dans son Dictionnaire des Constituants (Paris, Universitas, 1991, tome I, p.400). Une fois de plus, l’erreur provient de la datation de l’almanach (E. H. Lemay écrit, à propos de Michel Gérard : « […] en 1792, Collot d’Herbois lui emprunte son nom pour publier l’Almanach du Père Gérard »). Raffard-Brienne ne s’est pourtant pas privé d’exploiter le succès de Collot d’Herbois, ainsi le Journal de la seconde législature (…) annonce, le 12 janvier 1792, la parution de sa comédie imprimée en précisant qu’elle est du « […] même format que l’Almanach du Père Gérard, 12 sols » !

[13] J’ignore hélas en quoi consistait ce « jeu national », au titre pour le moins singulier, dont l’existence est mentionnée par la Chronique de Paris, dans son numéro du 22 février 1792.

[14] Almanach de la Mère Gérard pour l’année bissextile 1792 ou les Droits de l’homme et du citoyen mis en vaudevilles, et dédiés à la mère Gérard, pour l’amusement et l’instruction de ses petites filles, Paris, Bouqueton, an III de la Liberté [1792].

[15] Les Veillées de la bonne Mère Gérard, traduit du bas-breton, par un des Amis de la Constitution à Bernai, Paris, Froullé, 1792. L’ouvrage est organisé en quatre veillées qui réunissent des femmes autour de la Mère Gérard.

[16] Le titre complet est en lui-même tout un programme : Les Entretiens de la Mère Gérard, ouvrage qui n’a pas remporté de prix aux Jacobins ; mais l’Auteur en propose un de cent mille francs à celui qui exterminera la gente jacobine, En France, aux dépens de toutes les sociétés fraternelles, 1792 (c’est-à-dire sans aucune indication de lieu d’édition et de nom d’imprimeur, mais avec une nouvelle charge ironique, puisque les sociétés dites fraternelles sont les sociétés politiques liées, notamment à Paris, aux Jacobins et/ou aux Cordeliers).

 

[17] Non daté (fin 1791).

[18] En italiques dans l’original, sans doute pour, au-delà de la seule référence aux natifs de Bretagne, renforcer l’allusion aux Jacobins, puisque leur Société est issue du Club breton né à Versailles dès les premiers temps des États généraux de 1789.

[19] Commencé dans le n°XIV, le « dialogue » se poursuit dans le n°XV.

[20] N° du 19 décembre 1791.

[21] N° du 25 décembre 1791.

[22] N° du 15 décembre 1791.

[23] Le Thermomètre du jour, n° du 13 janvier 1792.

[24] La Rocambole des journaux, n° des 6 et 27 novembre, 4 et 8 décembre 1791, et du 8 janvier 1792.

[25] L’élection se fait sur le nom de chacun des députés, jusqu’à ce que tous les “sièges” à pourvoir soient attribués. Il n’y a donc pas de scrutin de liste et/ou des candidats déclarés, comme ce serait le cas aujourd’hui. Ainsi, le premier vote voit Robespierre élu  avec 338 voix, contre 136 à Pétion, 27 à Collot d’Herbois, 13 à Danton et 4 à Brissot. Le second donne 638 voix à Danton contre 59 à Collot d’Herbois, et ce dernier est élu lors du troisième scrutin (553 voix, contre 10 à Billaud-Varenne).

[26] Ce document se trouve dans une collection privée, en Suisse. Il a été publié pour la première fois dans les Annales historiques de la Révolution française (dans le n°2 de 2003).

[27] Rappelons qu’une saison théâtrale normale s’étend alors sur deux années civiles, car, pour des raisons religieuses, une coupure intervient lors des fêtes pascales.

[28] N° du 17 décembre 1791.

[29] François BOISSEL, Les Entretiens du père Gérard, sur la Constitution politique et le gouvernement révolutionnaire du peuple français, Paris, Société des Jacobins, 1793 ; et Friedrich Christoph COTTA, Handwerker und Bauerkalender des alten Vaters Gerhard, eines franken Bürgers, Mayence, B. des Rochus Hospitals, 1793. Dans la version de Boissel, Michel Gérard explique évidemment que les événements l’ont « […] fait revenir sur bien des choses […] » !

[30] L’almanach est publié au début de la Troisième République, puis la revue La Révolution française, dirigée par Alphonse Aulard, en donne une « réimpression », sans commentaire, en 1889, au moment du centenaire de la Révolution (n° de juillet-décembre 1889, p.434-461). Enfin, il est de nouveau publié à Angers, en 1905, dans la Revue des chefs d’œuvre du XVIIIe siècle(7e année, n°84).

[31] Tel est le jugement sur Collot d’Herbois porté dans un ouvrage qui fut l’une des réfutations les plus connues de son almanach : Almanach de l’abbé Maury ou Réfutation de l’Almanach du père Gérard couronnée par la Société des Amis de la Monarchie, séante à Coblentz, Coblence, sans nom d’éditeur, 1792.

[32] Henri WELSCHINGER, Les Almanachs de la Révolution, Paris, Librairie des bibliophiles, 1884, p.27.

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